S’il y a bien un truc qui me défrise les aisselles, c’est les poubelles. Au cinquième étage sans ascenseur, tu descends pas tes sacs en te curant le nez. Tu penses. Tu planifies. Tu réfléchis symbiose étroite avec un autre objectif (déposer Têtard à l’école, aller chercher Mini-Troll, etc.). Tu rentabilises l’effort. Sauf qu’entre le moment où tu as décidé de vider ta poubelle parce que c’est une question de vie ou de mort du noyau familial (trois minutes de plus et on finit gazés) et l’action, il y a parfois « un certain temps » comme disait Fernand. Et du coup, je suis paix. Je suis amour. Je dépose ma poubelle devant ma porte.

Ce matin, je croise ma voisine du dessous.

« Bonjour madame Chachard !

Elle a 93 ans. Elle plisse les yeux et me dévisage. Ca y est, elle m’a reconnu.

- Ah ! Bonjour.

Je m’engage dans l’escalier mais madame Chachard a d’autres projets.

- Vous savez, maman grenouille, je vous envie.

- Ah ? En quel honneur ?

- Moi aussi, j’avais grand appétit, quand j’étais jeune. Je me dépensais, je courais. Je mangeais comme quatre ! Hiii hiii (elle a un drôle de rire madame Charchard, on dirait qu’elle va s’étouffer). Aujourd’hui, c’est plus que c’était. Je stocke. Je me surveille, voyez-vous. Mais je suis contente, quand je sors de chez moi. Parce que je sens.

Je souris et je vérifie que mon portable est dans ma poche. Si jamais madame Chachard se met à tourner la tête à 360° et à dégueuler un truc vert, j’appelle les pompiers.

- Sentir quoi madame Chachard ?

- Le fromage ! C’est bien vous qui mettez la poubelle devant votre porte ?

- Euh… oui.

- C’est merveilleux ! Ce fumet ! Vous aimez le Reblochon, non ? »

Non, madame Chachard. C’est juste mon fils qui expulse des galettes de trois kilos pièce dans ses couches.