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Je suis paix. Je suis amour. Je vais chercher Têtard à l’école.
« Maman ? C’est qui Monique ?
- Qui ça ?
- Monique ?
- Euh… aucune idée. C’est qui ?
- Ben je te demande !
- Je sais pas moi. Qui c’est qui t’a parlé d’elle ?
Air consterné :
- Toi. C’est toi qui m’as parlé de Monique.
Sueur, transpiration, palpitations. Ça y est, je décaroche complet. Ou alors, j’ai un éclat d’obus planté dans la cervelle façon génération spontanée.
- Je… Quand est-ce que je t’ai causé d’une Monique (nique nique, oups) ?
- Mais l’autre fois ! Dans Bernard et Bianca : tu m’as dit que Médusa, elle faisait du ski Monique… »
Je suis paix. Je suis amour. J’ai acheté des Saint-Jacques fourrées comme quand j’étais petite, que même après, les parents gardaient la coquille pour faire un cendrier. Mini-Troll n’a jamais vu un truc pareil :
« Kéku fais ?
- Je mange des fruits de mer.
- Tu manges la mer ?
- Non, mon MT, je mange des fruits de mer.
Têtard me regarde, l’air désapprobateur.
- Maman, pourquoi on dit des fruits de mer ? Pourquoi on dit pas des
légumes de mer ?
- Ben parce qu’on dit fruits de mer.
- Mais c’est débile : c’est salé ! »
Je suis paix. Je suis amour. J’épluche mes légumes.
« Tu sais maman, moi, j’ai une épée !
- C’est bien mon Têtard (un peu fatiguée, la mère Grenouille).
- Et tu sais comment elle s’appelle, mon épée ?
- Non…
- Elle s’appelle… Spiralus !
- Ah bon ?
- Oui ! Parce qu’elle est aussi forte qu’un escargot qui fait du kung fu. »
Aujourd’hui, au menu de la mare, gratin de courgettes à la bolognaise. Mini-Troll y plonge les doigts :
« A’solument délissieux…
- Merci mon Mini-Troll.
- Tu sais maman ? Il est très bon ton gratin. Il est… (A cet instant précis, Têtard fouette dru ses neurones pour trouver un compliment mammouthesque. Je le vois à son air torturé. Il veut éructer une louange digne du seigneur au moins, un truc d’une puissance surhumaine, qui va me clouer au tapis de bonheur, me noyer dans une mer de félicité absolue, me coller une paire d’ailes entre les omoplates. Mais le challenge est ardu. Réussira-t-il à relever le défi ?) En fait, ton gratin, il est… il est encore plus bon que celui de la cantine ! »
Je t’ai déjà causé de madame Chachard, la droguée du reblochon. C’est notre vaillante voisine du dessous. Elle affiche balèze ses 93 printemps. Faut pas se cacher sous les graviers, depuis un moment, elle est plus roseau que chêne, hein. Mais elle en impose. Elle grimpe ses quatre étages au moins une fois par jour. Et elle garde le cuissot alerte.
L’autre jour, on la croise dans les escaliers. Elle reprend son souffle et observe les Têtards à travers ses binocles triple épaisseur :
« Qu’ils sont mignons ! Ils me rappellent mes arrières-petits enfants… Qu’est-ce qu’ils grandissent !
- Oui, n’est-ce pas ? (j’admets, niveau relance, on atteint des abîmes de médiocrité. En même temps, qu’est-ce que je peux dire d’autre ?)
- Ah la la, ça passe trop vite !, se lamente cette brave madame Chachard.
Pas le temps de réagir. Têtard sort sa faux et me coupe l’herbe sous le pied. Puis il plante l’outil dans l’escalier, s’accoude négligemment dessus, regarde madame Chachard droit dans les yeux et lui sort :
- Eh oui ! C’est comme ça la vie : on naît, on grandit, on est jeune, on devient vieux, et on meurt.
- …
- Euh… On va y aller, keuf keuf. Bonne soirée madame Chachard… »
Papa Crapaud a exigé le silence. Faut dire, il discute au téléphone avec une sommité du collège de France. Je lis mes mails. Têtard joue avec deux dinosaures, allongé par terre, entre nous.
« Brrraaaaaoooouuum! »
Tiens, un orage.
« Brraaaaoooouuuuummm ! »
Ouh laaa, grosse pluie en vue… Mais pourquoi Papa Crapaud me lance-t-il ces œillades assassines ?
« Brrrraaaaaooooouuummm ! »
Nouveau regard mortel. Hein ? Noooon ! Il croit tout de même pas que… Meuh ouhahahahaha ! Impossible, voyons ! Ma main au feu. Un truc pareil, c’est pas humain ! Je fais non avec la tête. J’entends alors Têtard murmurer :
« Rhoooooo, j’en ai marre. Encore un prout et toujours pas une seule odeur en vue… »
A Annecy, j’ai fait quelques emplettes. Un album Marsupilami par Franquin pour Têtard. Un petit Totoro armé de son parapluie qui sautille partout, pour Mini-Troll. Or Mini-Troll ne le quitte plus. Il lui fait goûter son biberon le matin, lui fait renifler sa couche après son caca et le présente au docteur en hoquetant avant la piqûre. Une grande histoire d’amour, quoi.
Las… ce soir, drame chez les batraciens. Totoro a disparu. Ca tombe mal, j’ai justement un quintal de carottes à éplucher.
« Têtard ? Tu pourrais aider Mini-Troll à chercher son Totoro ?
- Mais je sais où il est !
- Ah bon ?
- Oui…
- …
- …
- Ben il est où ?
- Mais là ! Juste à côté de quelque chose ! »
Têtard s’en va à un anniversaire. Il est guerre et virilité. Il hurle, piapiate, fait les gros bras pour épater ses copains. Puis, il se tourne vers nous :
« Le papa de Julien (son grand pote), il a pas pu venir parce qu’il est mort.
- … (oui, c’est nul mais en même temps…)
- Il a eu un cancer. Julien il dit que les cancers, c’est très dangereux. Que les cancers, c’est très méchant.
- C’est vrai mon Têtard. Parfois, on peut guérir, aussi, ça dépend. Le papa de Julien, il a eu un très méchant cancer.
- Ah… Il était de quelle couleur, son cancer ? »
J’ai pas su quoi répondre.
Faut que je te dise un truc. J’ai été pas mal déboussolée à Annecy* car imagine-toi que je ne pouvais pas téléphoner aux Têtards. Pourquoi ? Pour ça :
« Coucou mes amours ! Ca va mon Têtard ?
- Oui maman. Tu reviens quand ?
- Samedi et toi, ça va mon Mini-Tr…
- Aaaaaaaaaaaahhhhuuuuuuurrrrrrrrrrrrkkkkkkkkiiiiiiiiiiiiiiiiirrrrrrroooooooo, mamaaaaaaaaan ! T’es où Mamaaaaaaan ?
- Je suis à Ann…
- Aaaaaaaaaaaaaaaaahhhhhhh ! Ze veux mamaaaaaaaaan !
- Bon, euh… Papa Crapaud ? Tu me reçois ?
- Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaauuuuuuuuuaaaaahhhhhhhhh ! Kéku fais mamaaaaaaaaaaan ? T’es oùùùùù ?
- Je te reçois mais la ligne est parasitée krrrrrrrrr, on se rappelle à minuit.
- Krrrrrrr… Xxxxxxxvvvvvvchrchrchrchr… Ok, Bien…
- Mamaaaaaaaaaaaaaaaaaaan ! Buuuooooooooooouuuuuuuuuh, mamaaaaaaaaaaaaaaaaaaaan !
- … reçu. Clic. »
J’ai dépensé une fortune en mouchoirs pour m’en remettre. Et puis samedi, je suis montée dans le train. Pour fêter ça, je essèmesse papa Crapaud :
« J’arrive. Tout va bien ? »
La réponse ne se fait pas attendre :
« Me suis fâchée ce matin car Têtard a fait pipi sur le pouf dans sa chambre et Mini-Troll a étalé du rouge à lèvres sur le canapé. J’ai aussi fait brûler un torchon. »
Je ne suis pas parano mais parfois, j’ai des doutes : ma famille essaierait-elle de m’empêcher de partir ?
* Et sinon, je vous recommande trèèèèèèès fortement Mary & Max (sortie le 30 septembre), Panique au village (en octobre), Le sens de la vie pour 9,99 $ (déjà en salle) et Sword of the stranger (déjà en salle)…
8h16
« Venez mettre vos chaussuuuuuures ! Têtaaaaard ! Finis ton chocolat chauuuuud ! »
8h17
Une déflagration secoue l’air. Le souffle de l’explosion manque d’étouffer maman Grenouille. Que se passe-t-il ? Noooooooon ! La tasse de chocolat chaud ! Elle… elle vient de valdinguer. Le jus marronnasse court sur près de 10 m2. Maman Grenouille titube. Au même moment, un petit doigt boudiné essuie sur le canapé (avec un naturel confondant) une larme de caca fraîchement sortie de sa couche. Maman Grenouille voit. Maman Grenouille tremble. Maman Grenouille a peur. Ses yeux s’emplissent de larmes. Cuits. Ils sont cuits. Ils seront en retard à l’école…
Soudain, alors qu’une petite musique très eighties retentit, un halo de lumière apparaît au centre du salon-salle-à-manger-cuisine-bureau. Aveuglée, maman Grenouille se protège les globes oculaires avec son avant-bras. L’intensité lumineuse décroît. Maman Grenouille ose regarder. Oh ! Incroyable ! C’est… C’est… Mais oui, oh my god, c’est bien Super-Wassingue qui se tient là, nimbée de son aura et tout d’or vêtue ! Ses dents brillent comme mille étoiles et elle a le cuissot ferme. Sa culotte échancrée ressemble même pas à un string. D’un geste, Super-Wassingue retire sa cape. Chlak : la chose se transforme illico en serpillière, rampe jusqu’à la tâche et absorbe le chocolat. Elle lèche même les pieds de chaises contaminés. Vite, Super-Wassingue se retourne (wouf), avise le caca étalé sur le canapé vieux de trois mois. Concentrée, elle dégaine une brosse en langue de dragon pour réparer l’outrage pendant que deux bras caoutchouc surgissent de ses épaules, attrapent Cacator et exterminent son paquet puant. Bang. Super-Wassingue se tourne, claque des doigts et hurle « du balais ! » à la serpillière qui se jette de la fenêtre avec un « aaaaahiihaaaahiiiihaaaaaaaaahiiihaaahiiihaaaaaa » très tarzanesque. Un jet de poussière, un éclair. C’est fini.
Maman Grenouille se redresse. Le salon-salle-à-manger-cuisine-bureau est vide. Il est 8h18. Ils ne seront pas en retard à l’école.
Merci, Super-Wassingue.
* Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec le terme chti « wassingue », cela signifie « serpillière ».
** Et je m’en vais comme chaque année au festival d’Annecy, donc je serai enfermée en train de mater des films d’animation toute la semaine prochaine. De retour le 15 juin… A très vite ! Et be paix et amour, hein…
Mini-Troll rentre de la crèche. Il est perplexe.
« C’est quoi »de » ?
- Euh… comment ça mon Mini-Troll ?
- … »DE » ?
- De ? Mais de quoi ?
- Kékeu c’est, »de » ?
- Je suis désolée, mon Mini-Troll. Je… je crois que je ne comprends pas.
- Ze veux dire »de » !
- … »
Pendant que papa Crapaud grelotte, roulé en boule dans le canapé (40° de fièvre, olé), Têtard et Mini-Troll mangent. J’apporte son Advil à Têtard, qui frôle les 40° itou (re-olé). Me voyant dégainer ma pipette, Mini-Troll relève un sourcil.
« Kéku fais ?
- Têtard est malade alors je lui donne un médicament.
- Oui, toi, tu donnes de l’a'vil à Têtard pâque Têtard il a mal à »de ». »
Bien bien bien.
Je suis paix. Je suis amour. J’accroche un monceau de linge gros comme un ours. Mini-Troll est à la maison. Fiévreux, il me glue et chouine à qui-mieux-mieux.
« Ze veux les bras. Mamaaaan… Les bras… Mamaaaan !
- Mon MT, il faut que je finisse ça, sinon, ça va moisir…
- Aïe, ze m’est fait mal à la tête. Oh silteplé, maman, ze veux les bras.
Mini-Troll a une particularité. Il veut tout faire TOUT seul. C’est parfois très pénible (« Mini-Troll ! Ca suffit ! Pas les doigts ! Si tu continues à te gaver à la main et étaler de la sauce tomate dans un rayon de trente mètres, je te donne tes lasagnes à la cuillère ! (éclat de terreur indicible dans les yeux) – Non ! Ze… ze fais tout seul ! »). Parfois, son obstination a du bon : tout est prétexte à prouver qu’il assure. Du coup, il adore aider. Je décide d’en profiter. Ca va lui changer les idées. Je lui confie donc une mission : aller chercher les gants de toilette qui sèchent dans un coin.
« Mini-Troll, tu veux me rendre un service ?
- Oui. Il est où, le service ? »
Têtard est allé se dépenser au parc avec papa Crapaud. Il a croisé des copains. Des nouveaux et des anciens. Il a grimpé sur des échelles, escaladé des toboggans à contresens, dérapé sur des pistes de skate et poursuivi des canards. Il a perdu huit litres d’eau et il fume au soleil. C’est l’heure des lasagnes. Ils rentrent.
« Papa, tu peux me porter ?
- Non, mon Têtard. J’ai le dos en vrac.
- Allez papa. Je suis fatigué.
- Non.
- Je suis vraiment super épuisé. Aahhh, j’ai trop couru : j’ai mal partout…
- Non.
- Mes jambes… Elles… Elle ne peuvent plus me porter, je tombe !
- Non.
- Mais… mais papa, tu comprends pas ! Je suis vraiment fatigué… t’as pas de cerveau ou quoi ? Hein ? T’as pas de cerveau ?
- Dis donc, tu ne parles pas sur ce ton à ton père.
- … Bon… pardon. Alors : est-ce-que-tu-as-un-cerveau, s’il-te-plaît-papa ? »
